LA REVUE PARUTIONS FONDATEURS

N° 4 – La Bête de l'événement

Nouvelle série – 2024 – 100 pages – éditions Sprezzatura – 10 €


Sommaire

  • ÉditorialCollectif
  • Une tête de Janus : SollersFrançois Meyronnis
  • De la cybernétique comme messe noireSandrick Le Maguer
  • Le CerveauNorbert Wiener
  • Les Signes du MessieAnonyme
  • Dans l'abîmeFrançois Meyronnis


Couverture n° 3 nouvelle série


Éditorial

François Meyronnis & Sandrick Le Maguer

« Ce ne peut être que la fin du monde en avançant. »
Arthur Rimbaud     

Avec dans le regard une lueur inquiétante, le Président de la République nous l’a annoncé : « La Bête de l’événement est déjà là – Et elle arrive. »

Il arrive en effet au chef de l’État de ne pas se cantonner aux propos lénifiants qui visent à redorer le blason d’une République en pleine décomposition. Un peu plus doué que ses prédécesseurs immédiats, il trouve parfois le moyen de réfléchir à voix haute ; et d’énoncer soudain des phrases qu’aucun journaliste n’est en mesure de peser sur son trébuchet, faute de disposer d’une balance suffisamment précise. Les phrases présidentielles flottent alors dans l’atmosphère, et c’est comme si elles n’avaient jamais existé : on douterait presque de les avoir entendues.

Et pourtant le Président les a bel et bien dites ; mais l’on devient presque subversif à s’extraire de la surdité ambiante : à entendre simplement ce qui a été dit et à tenir compte du fait que cela a été dit, avec ces mots-là, par la plus haute autorité du pays.

Ainsi donc la « Bête de l’événement » aurait déjà surgi, et elle approcherait de nous à notre insu.

Mais que signifie cette annonce ? Admettons un instant qu’il ne s’agisse pas d’une vulgaire concession au pittoresque apocalyptique, encore moins d’une trouvaille vide ; mais d’un énoncé où affleure une clairvoyance pleine d’audace. Admettons en effet qu’avec cette « Bête de l’événement » nous soyons confrontés à une urgence eschatologique. Alors, oublions le Président et ses intentions éventuelles quand il prononce cette formule remplie de mystère, et ne nous demandons pas si elle témoigne chez lui du frémissement d’une intelligence. De toute façon, cet homme ne nous a habitués à rien de tel. Sur le plan du discours, à part quelques traits inattendus ici ou là, il ne se recommande pour l’essentiel que par des laïus solennels et plâtreux, marqués au sceau d’une éloquence aussi creuse qu’emphatique.

Inutile, donc, de s’enquérir du fantoche officiel. En revanche, accordons toute notre attention à sa formule – prenant à cœur de saisir ce dont elle parle.

Sous le nom de « Bête de l’événement », on reconnaîtra d’abord la dissolution de la prétendue « réalité » dans le flux des agencements réticulaires. Alors que la plupart des intellectuels d’élevage se cramponnent au moment sociologique – quand la société, au xixe siècle, prenait la place de Dieu –, nous sommes depuis quarante ans passés dans une autre flexion du temps : car l’ère des algorithmes nous engouffre dans le moment cybernétique, où tout ce qui est appréhendable par nous se mue, par une inversion spectaculaire, en son dédoublement numérique, au point de devenir un simple tour de la virtualité.

À ce stade, comment ne pas voir l’indiscutable préséance du virtuel, que l’on peut constater dans tous les domaines, mais au premier chef en économie ? Et surtout, comment ne pas voir en elle une modalité de l’anéantissement ?

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