LA REVUE PARUTIONS FONDATEURS

N° 5 – Éclats divins III

Nouvelle série – 2025 – 68 pages – éditions Sprezzatura – 10 €


Sommaire

  • ÉditorialCollectif
  • Neuf questions sur Dante (entretien)Emmanuel Godo
  • Pierre vivante rejetée par les hommes : le sacrificeFrançois Meyronnis
  • Un bref dévoilement messianiqueSandrick Le Maguer
  • À Francesco VettoriNicolas Machiavel
  • (illustrations)Sandro Botticelli


Couverture n° 3 nouvelle série


Éditorial

François Meyronnis & Sandrick Le Maguer

« La poésie n’est pas la tempête, pas plus que le cyclone. C’est un fleuve majestueux et fertile. »
Isidore Ducasse, comte de Lautréamont     

À Ligne de risque nous ne sommes pas, nous n’avons jamais été « laïcs », comme ils disent. Nous avons toujours pensé que la littérature occupe un lieu difficilement assignable, ne figurant en tout cas dans aucune cartographie. Dans ce lieu, la parole advient à partir de la parole, et ne se réduit aucunement à la communication ; il ne s’agit pas non plus pour un quidam d’exprimer des états de conscience ou des façons de voir, ou ces affadissements barbouillés d’inanités qu’on appelle des sentiments. Encore moins de distraire un public en lui racontant des histoires, dont on combinerait les éléments avec plus ou moins d’art.

Dans un monde qui se fait sauter, et c’est le cas du nôtre, le train-train des représentations sombre dans la ruine : comment, en effet, se mettre en face de quoi que ce soit pour le décrire, quand chaque parcelle de la réalité est déjà ordonnée à sa propre rature, ne serait-ce que par son incessante duplication numérique ?

Un tel monde semble un moment d’un ravage continuel, et d’autant qu’il est sans arrêt précédé par sa propre annulation. Du coup, si le mot Progrès retentit à nos oreilles aucun réflexe conditionné ne nous pousse à l’agenouillement comme une souris de Pavlov réagissant au son d’une clochette. En tant que mot, il ne peut plus dissimuler la terrible béance qui nous menace. Mieux : il la signale, au contraire.

Or cette déchirure, seul l’aspect le plus intérieur du langage est susceptible de la rejoindre. Ce qui, en lui, a un rapport avec la poésie ; mais aussi avec le sacré ; mais aussi avec la sainteté.

C’est pourquoi dans cette vacance tourbillonnaire qui correspond à la littérature, on trouve des choses inconnues, et qui remplissent de stupeur : c’est un espace où les temps mordent les uns sur les autres ; où les distances empiètent sur les voisines, grignotent sur elles, toujours débordantes et chevauchantes ; où les éléments se diffractent ; où les vivants coexistent avec les morts ; où la moindre action visible se prolonge par des retentissements invisibles. Un espace, enfin, où l’on comprend que dans la vie quotidienne nous ne percevons que la moitié de notre existence ; et que même cette moitié, nous ne l’éprouvons le plus souvent que sous un faux jour.

Dans la revue, depuis 1997, nous n’avons jamais adhéré au culte de l’Humanité, l’un des plus mesquin qui soit ; ni d’ailleurs à celui, encore plus misérable, d’une Société enfermée dans les limites étroites de ses marches ordinaires : on ne voit que trop aujourd’hui où mènent de telles croyances, et à quelles bondieuseries de l’inversion elles donnent crédit. L’idée que la Société prenne la place de « Dieu » et s’arroge les principaux attributs que la métaphysique occidentale lui confère : par exemple celui d’être cause de soi, une telle idée nous semble indigne d’un roseau pensant. Si, depuis le xixe siècle, les « Grandes-Têtes-Molles », comme disait Lautréamont, ont accrédité de telles contorsions intellectuelles, celles-ci ne suscitent chez nous aucun ralliement. Elles relèvent à nos yeux de demi-pensées enchâssées dans des syllogismes obtus ; notre défiance s’expliquant sans doute parce que, nous aussi, à l’instar de Baudelaire, nous avons appris à « raisonner » chez Joseph de Maistre.

Les dieux nous ont toujours intéressés, tous les dieux, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent. Et d’abord le Dieu vivant : celui de l’ancienne et de la nouvelle alliance – dont nous avons toujours scruté les secrètes convergences, d’autant moins aperçues qu’elles font l’objet d’une profonde incompréhension des deux côtés de la barricade, ces deux côtés découpant cependant les contours du même Israël..

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